Analyses 2010
35. LA PARTITION INVISIBLE DU GRAND ORCHESTRE MEDIATIQUE - Marc Sinnaeve (10/10) PDF Imprimer Envoyer

10 - L’émotion dans l’information : un marketing de la peur ?

Filtrés au tamis événementiel[i], les faits médiatiques se résument, souvent à une suite d’incidents, de crises, de drames, de catastrophes, de conflits, d’explosions ou d’émeutes sans causes, qui semblent surgir de nulle part.

L’actualité apparaît alors souvent inquiétante, source d’anxiété[ii]. Une étude de l’Observatoire du débat public, en France, dirigé par Denis Muzet, a mis en exergue les réactions d’un échantillon de téléspectateurs face au journal télévisé. Quelle que soit la chaîne, ils disent se sentir, après le JT, « comme une cocotte-minute prête à exploser » ou « une souris dans la tempête » ; ils sont « abattus », se sentent prisonniers du flux d’information qui leur arrive et qu’ils « ingurgitent », sortant de cette « épreuve » comme « gavés ». « C’est une sorte de vertige lié à la fois à la quantité et à la diversité, qui est source d’angoisse », explique Denis Muzet[iii].

 Cette sensation tient moins à la seule nature, « négative », des informations elles-mêmes qu’à la manière, également, dont chaque média aménage le récit global de l’actualité. C’est le cas, en particulier, de la narration dramaturgique propre au pilier central de l’info, le journal télévisé…

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[i] Voir notre contribution précédente.

[ii] D’autant que les individus de la société contemporaine tendent déjà à perdre les repères collectifs traditionnels – politiques, syndicaux, religieux… – qui leur permettaient auparavant de s’approprier plus aisément les informations reçues selon les critères du groupe d’appartenance.

[iii] « Les Français vivent leur journal télévisé comme une souffrance », Le Monde, 27 novembre 2001.

 
34. LA PARTITION INVISIBLE DU GRAND ORCHESTRE MEDIATIQUE - Marc Sinnaeve (9/10) PDF Imprimer Envoyer

9- Le journalisme peut-il traiter la complexité ?

Les contraintes qui s’exercent sur le travail journalistique génèrent une valorisation toujours plus pressante du traitement événementiel de l’actualité[i]. Sous cette lumière, celui-ci peut être  appréhendé comme une sorte de parade, inconsciente, de la profession face à la complexité du monde.

En raison des contraintes du traitement de l’événement à chaud, les journalistes sont amenés à cadrer celui-ci dans un angle souvent ultra resserré. Pour s’en sortir, ils vont avoir recourir spontanément au précédent, à l’analogie superficielle ou à l’explication fourre-tout. En tout état de cause, ils ne pourront pas déployer beaucoup de nuances ou de distinctions, dont la subtilité risquerait de toute façon  de leur être reprochée par leur hiérarchie.

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[i] Lire le volet précédent de ce dossier.

 
33. LA PARTITION INVISIBLE DU GRAND ORCHESTRE MEDIATIQUE - Marc Sinnaeve (8/10) PDF Imprimer Envoyer

8 - L’événement médiatique et l’ordre des choses

 

L’approche événementielle de l’information est considérée, plus que jamais, par les professionnels comme l’essence même du journalisme.

Parmi la multitude de faits sociaux susceptibles de construire l’actualité du jour, priorité est donnée à ceux qui sont dans le temps court du présent immédiat : les réalités du moment qui sont ce que Balzac, déjà, appelait « les bâtons flottants de l’actualité »[i]. Ils sont la matière première du journalisme : « L’événement apparaît ainsi comme le principal, sinon l’unique, mode d’accès du journalisme à la réalité sociale », note Thomas Ferenczi[ii].

Son traitement, à chaud, constitue, aux yeux de beaucoup de professionnels,  le paradigme par excellence du métier d’informer. Il correspond même, peut-on dire, à une sorte d’excitation ou de jouissance journalistique de la réactivité dans l’instant. Qu’un « gros » événement se produise, et c’est le taux d’adrénaline de l’ensemble des rédactions concernées qui monte en flèche.

Mais qu’est-ce au fond qu’un événement ?

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[i] Dans sa Monographie de la presse parisienne de 1843 (cité par FERENCZI, 2007, 14).

[ii] Le journalisme, PUF, coll. Que sais-je ? p. 16.

 
32. LA PARTITION INVISIBLE DU GRAND ORCHESTRE MEDIATIQUE - Marc Sinnaeve (7/10) PDF Imprimer Envoyer

7 - Les effets de bocal d’un microcosme social

Parmi les mécanismes de la production journalistique, il en est deux qui contribuent de manière déterminante au fonctionnement systémique du paysage quotidien de l’information. D’une part, l’anticipation, en amont, des choix de la concurrence ; d’autre part,  la reprise, en aval, d’infos jugées importantes diffusées ailleurs.

Pour désigner ce « miracle » par lequel le sommaire des quotidiens du matin, les bulletins radio de la journée et la conduite des journaux télévisés du soir présentent une étonnante – même si toujours relative – similitude, on parlera tantôt de circulation circulaire de l’information ou de mimétisme médiatique, tantôt, lors de situations de mobilisation de (très) grande ampleur des médias autour d’un événement en particulier, d’emballement médiatique[i].

Comment expliquer en effet que des rédactions concurrentes travaillant à distance, avec des statuts éventuellement différents (privé ou public), des lignes éditoriales propres, et des journalistes d’âge et de sensibilités divers, en arrivent à concevoir simultanément une hiérarchie identique, ou peu s’en faut, de l’actualité ? Quelle est cette énigme ?

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[i] Il faudrait s’interroger non seulement sur les raisons qui poussent les rédactions à s’intéresser, toutes, à la même chose au même moment, mais aussi sur le processus, plus énigmatique encore, qui les conduit à cesser de parler, également en même temps, d’un événement.

 
31. LA PARTITION INVISIBLE DU GRAND ORCHESTRE MEDIATIQUE - Marc Sinnaeve (6/10) PDF Imprimer Envoyer

6 - L’information comme choc médiatique total

Dans les nouveaux schémas de la fabrication de l’information[i], la fonction d’accroche prend une place considérable, prioritaire même. Mot d’ordre : capter l’audience.

D’une part, via l’élimination de tout ce qui manque de relief, ce qui n’est pas (jugé) assez sexy[ii], ce qui est trop long, et qui, dit-on de façon commode, n’intéresse pas les gens[iii]: l’explication, l’approfondissement, le politico-institutionnel, le social… Dans leur ouvrage de 2009, les journalistes français Philippe Merlant et Luc Chatel rapportent ces propos de Chantal, une professionnelle de l’éducation populaire[iv] : « J’ai une sœur qui travaille dans un grand hebdomadaire de gauche. J’ai toujours l’impression de lui parler ’’chinois’’ quand je m’adresse à elle. En fait je constate que tout ce qui ressort de la logique du service public lui semble tout à fait étranger, rébarbatif. Mais c’est vrai que nous ne sommes pas très ’’sexy’’ ! »

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[i] Lire le volet précédent de ce dossier.

[ii] Aux antipodes, se souvient l’ex-premier ministre français Michel Rocard, de la seule consigne que donnait à l’époque le fondateur du Temps (ancêtre du Monde) à ses journalistes : « Faites emmerdant ! », in Le Vif/L’Express, 22 octobre 2010.

[iii] Certes, on pourrait rétorquer que les approches plus institutionnalisées qui prévalaient dans le traitement de l’information dans le passé n’étaient pas forcément les plus aptes à garantir l’accès du plus grand nombre à l’information.

[iv] Citée par Philippe MERLANT et Luc CHATEL, Médias. La faillite d’un contre-pouvoir, Fayard, 2009, p.206.

Dans les nouveaux schémas de la fabrication de l’information[i], la fonction d’accroche prend une place considérable, prioritaire même. Mot d’ordre : capter l’audience.

 

D’une part, via l’élimination de tout ce qui manque de relief, ce qui n’est pas (jugé) assez sexy[ii], ce qui est trop long, et qui, dit-on de façon commode, n’intéresse pas les gens[iii]: l’explication, l’approfondissement, le politico-institutionnel, le social… Dans leur ouvrage de 2009, les journalistes français Philippe Merlant et Luc Chatel rapportent ces propos de Chantal, une professionnelle de l’éducation populaire[iv] : « J’ai une sœur qui travaille dans un grand hebdomadaire de gauche. J’ai toujours l’impression de lui parler ’’chinois’’ quand je m’adresse à elle. En fait je constate que tout ce qui ressort de la logique du service public lui semble tout à fait étranger, rébarbatif. Mais c’est vrai que nous ne sommes pas très ’’sexy’’ ! »



[i] Lire le volet précédent de ce dossier.

[ii] Aux antipodes, se souvient l’ex-premier ministre français Michel Rocard, de la seule consigne que donnait à l’époque le fondateur du Temps (ancêtre du Monde) à ses journalistes : « Faites emmerdant ! », in Le Vif/L’Express, 22 octobre 2010.

[iii] Certes, on pourrait rétorquer que les approches plus institutionnalisées qui prévalaient dans le traitement de l’information dans le passé n’étaient pas forcément les plus aptes à garantir l’accès du plus grand nombre à l’information.

[iv] Citée par Philippe MERLANT et Luc CHATEL, Médias. La faillite d’un contre-pouvoir, Fayard, 2009, p.206.

 
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